Comprendre le vieillissement au travail et évaluer les facultés de travail des travailleurs âgés  La Direction Générale Humanisation du travail du SPF Emploi, Travail et Concertation sociale a développé divers outils d’aide aux entreprises désireuses d’investir dans leurs travailleurs âgés. Concrètement, cela se traduit par une nouvelle brochure intitulée "Outils pour comprendre le vieillissement au travail" et le questionnaire VOW/QFT (1) sur les facultés de travail. Nathalie Burnay, docteur en sociologie, nous parle du projet CAPA CAPA équivaut à "Evolution des capacités physiques et physiologiques en fonction de l’âge dans la population au travail". Ce projet a été soutenu par le Fonds social européen et le SPF Emploi. et de la nouvelle brochure. De son côté, PreventFocus a rencontré Anne Himpens, directrice du Fonds de l’Expérience professionnelle, qui nous parle du Fonds et du second outil, le questionnaire VOW/QFT. Rencontre avec Anne Himpens
PreventFocus: Depuis sa création en 2004, le Fonds a parcouru pas mal de chemin. Pouvez-vous nous retracer brièvement son évolution?
Anne Himpens: "Le contexte et la réglementation ont fort évolué depuis 2004. Nous avons éprouvé quelques difficultés à démarrer. Nous ne pouvons nous adresser qu’aux entreprises du secteur privé. Or, en Belgique, il y a une culture de départ précoce. Si vous comparez la Belgique avec les autres pays de l’Union européenne, vous constatez que, pour ce qui concerne le taux d’emploi des travailleurs âgés, elle est un mauvais élève. Les travailleurs peuvent bénéficier, chez nous, d’opportunités, telles que la prépension, pour quitter plus tôt le marché du travail. En 2004, il était quasi impossible de trouver "le" travailleur de plus de 55 ans. C’est pourquoi nous avons rabaissé l’âge à 45 ans, ce qui nous a permis de toucher un public plus large."
"Nous avons commencé avec deux développeurs [un par région] qui se rendaient directement en entreprise et menaient une réflexion commune avec l’employeur autour de la gestion de l’âge du personnel. Ce travail de terrain, à l’écoute des demandes et des situations vécues par les travailleurs et employeurs a servi de base aux premiers projets. Fin 2005, bien que nous ayons déjà accompagné une cinquantaine de projets d’un bon niveau, nous nous sommes rendu compte qu’en collaborant avec des PME où il n’y avait parfois qu’un travailleur de plus de 45 ans, nous n’allions pas augmenter le taux d’emploi rapidement. Pour cette raison, nous avons décidé d’impliquer les secteurs pour qu’ils nous aident à mieux définir les actions possibles pour entretenir la motivation au-delà d’un certain âge. A partir de 2006, plusieurs secteurs ont cosigné un protocole de collaboration pour atteindre leurs propres entreprises. Le premier fut un sous-secteur des soins de santé à domicile."
Encadré 1: Le Fonds de l’expérience professionnelle
| Créé en 2004, le Fonds de l’expérience professionnelle est un fonds budgétaire qui soutient des projets introduits par des entreprises pour améliorer l’environnement et/ou l’organisation de travail en vue de maintenir leurs travailleurs âgés plus longtemps en activité. Un travailleur entre dans la catégorie des travailleurs âgés à partir de 45 ans. Vu le contexte particulier de la Belgique (départ anticipé à la retraite élevé), la limite inférieure d’âge a été fixée à 45 ans au lieu de 55 afin d’agir de manière anticipative et toucher un plus grand nombre de travailleurs. Par ailleurs, le Fonds gère certains projets non pas avec des entreprises en particulier mais directement avec le secteur d’activités concernés. Il s’agit d’un autre type de collaboration orienté sur des actions de sensibilisation. Celles-ci sont relayées par les Fonds de sécurité d’existence (1) auprès des membres des commissions paritaires. |
PF: Sur quels critères vous basez-vous pour financer un projet?
Anne Himpens: "La qualité du projet, la définition des objectifs à atteindre et les mesures mises en place sont essentielles. Cette qualité doit se retrouver dans la demande de subvention car nous basons nos avis sur les demandes de subvention introduites. Il faut réfléchir à la situation sous tous ses aspects pour fournir un dossier complet et bien ficelé. Un employeur qui veut installer un instrument d’aide à la manutention pour un de ses employés âgés souffrant de maux de dos ne peut pas se contenter de nous envoyer la facture. Il doit décrire correctement une situation avant et une situation après. Au cours de ces cinq années d’existence du Fonds, nous avons reçu pas mal de demandes du secteur des soins. Elles sont le plus souvent clairement décrites, sans doute parce que ces professionnels savent exactement ce que veut dire "vieillir". Un projet est clair quand les responsables concernés partent d’une situation de départ, étayée par une analyse des risques, et décrivent comment aboutir au projet final, sans oublier d’expliquer le transfert d’un point à l’autre.
PF: Quels sont les principaux types de projets que vous subventionnez?
Anne Himpens: "Il existe deux types de projets que l’on peut classer selon qu’il s’agisse d’"améliorations ergonomiques ou physiques" ou d’"améliorations organisationnelles" (nouvelle répartition des compétences). Dans le monde ouvrier ou de la manutention, les travailleurs sont soumis à des contraintes physiques comme le levage de charges lourdes, des mouvements répétitifs, des positions inconfortables, etc. Prenons l’exemple du travail de conditionnement où les femmes doivent insérer toute la journée une lettre dans une enveloppe. A la longue, ce genre de tâches entraîne souvent des infections des articulations au niveau des coudes et des poignets. Un autre exemple bien connu est celui de la construction. Dans ce genre de situations, nous répondons en priorité aux projets d’améliorations ergonomiques."
"Dans le monde des employés, mais pas uniquement, nous sommes confrontés à un phénomène appelé "bottle neck". Avec le temps, les travailleurs acquièrent des compétences et atteignent parfois un "plafond". Le travailleur âgé peut par exemple être le seul à savoir comment fonctionne tel logiciel ou tel appareil. Ce qui peut arriver ici, c’est qu’il devienne une sorte de référence et que tout le monde fasse appel à lui en raison de ses connaissances et de son expérience. Ce ne sont pas seulement ses collègues mais aussi les clients qui savent qu’ils seront mieux servis par lui. Cette forte sollicitation peut mener tout droit au burnout. Or, si quelqu’un vient "au secours" de cette personne, il faut encore que celle-ci se laisse aider. Peut-être doit-il apprendre à déléguer? Ne doit-il pas suivre une formation en organisation et gestion? Dans d’autres cas, certaines pistes peuvent être privilégiées pour alléger le poids des tâches via l’engagement d’un assistant,… Mais ce type de transitions (acquisitions et/ou transfert de compétences) nécessite du temps et c’est là que nous pouvons intervenir."
"Un deuxième exemple d’amélioration organisationnelle au niveau de la gestion des compétences, peut prendre place dans le cas, plus fréquent que l’on ne croit, du "bore out". Beaucoup de gens de 45 ans et plus sont ennuyés par leur travail. Ils aimeraient changer de fonction et relever d’autres défis. Aller au travail avec des pieds de plomb n’est pas sain. Dans ce cas aussi, il s’avère parfois indispensable de répartir les responsabilités autrement, de transférer ou déléguer certaines compétences, etc. Que ce soit acquérir de nouvelles compétences ou en déléguer, le but est que le travailleur concerné ait le temps de respirer et de travailler dans une situation saine."
Encadré 2: Quelques chiffres épinglés dans le rapport annuel 2008
En 2008, le Fonds de l’expérience professionnelle a enregistré 219 demandes de subvention. Ces demandes ont concerné plus de 5.500 travailleurs.
Les demandes de subvention reçues en 2008 proviennent de pratiquement tous les secteurs. La majorité relative des demandes de subvention (43%) sont issues des entreprises de moins de 50 travailleurs.
Enfin, une analyse du contenu des projets traités permet de distinguer quatre types principaux de projets d’amélioration: adaptations de type ergonomique (45%), changement de fonction (26%), modification de l’organisation du travail (17%) et développement des compétences (12%). |
PF: Comment encouragez-vous les entreprises à s’attaquer à la problématique des travailleurs âgés? Qu’attendez-vous d’elles?
Anne Himpens: "Il est très important que le message passe correctement auprès des entreprises. Il ne s’agit pas de maintenir coûte que coûte les travailleurs en fonction. Nous voulons qu’elles comprennent ce qu’il y a à gagner dans une politique de gestion de l’âge en termes d’améliorations de l’organisation du travail et des relations interpersonnelles. Par ailleurs, le Fonds de l’expérience professionnelle est un fonds servant à améliorer les conditions du travail et non à acheter du matériel pour l’entreprise. Nous exigeons qu’il y ait une réelle réflexion sur la notion de "facultés de travail". Cette réflexion passe par trois étapes: mesurer les facultés de travail, diagnostiquer et agir. "
"Si le travail change avec les années, l’homme aussi. Tant que les deux sont en équilibre, tout va bien (voir figure). Mais des changements dans notre vie ou dans notre travail peuvent rompre cet équilibre. D’un côté, l’on pense à l’arrivée d’enfants dans le foyer, la perte d’un proche, etc. De l’autre côté, l’on peut s’imaginer des adaptations au travail telles que de nouvelles techniques, un changement de poste, le départ de collègues, etc. Ces deux facteurs évoluent sans cesse. Il faut faire en sorte que la balance reste en équilibre."
PF: Pensez-vous que le questionnaire VOW/QFT facilitera le travail de mesurage des facultés de travail dans les entreprises?
Anne Himpens: "Nous avons développé un outil pointu mais accessible. Jusqu’à présent, les employeurs étaient, et le sont toujours d’ailleurs, libres d’utiliser le questionnaire d’évaluation de leur choix. Néanmoins, même avec les meilleures intentions du monde, les employeurs doivent garantir la validité de leur instrument de mesure. Pour être subventionné par le Fonds de l’Expérience Professionnelle, l’instrument doit être approuvé par le SPF Emploi. C’est pourquoi, face à la diversité d’instruments, nous avons voulu proposer le nôtre, sans exclusivité, mais avec l’intention de faciliter le travail des entreprises. Le questionnaire VOW/QFT a été validé par un groupe d’experts et répond aux exigences de rigueur requises pour un instrument de mesure. Son utilité et sa particularité résident surtout dans le fait qu’au final, les employeurs disposent d’un rapport complet sur base duquel ils peuvent décider les priorités d’action." (voir encadré 2)
"Le questionnaire peut donc être utile pour les entreprises qui veulent introduire une demande de subvention auprès du Fonds. Il faut ajouter qu’il n’est pas à usage unique. Rien n’empêche l’entreprise de réévaluer la situation six mois après une prise d’actions, avec le même questionnaire."
Encadré 3: Le questionnaire VOW/QFT
Le questionnaire VOW/QFT comprend 6 modules:
1) facteurs psychosociaux: épanouissement personnel, contraintes liées au temps, marge de manœuvre, concertation, résistance au changement, sécurité de l’emploi, plaisir au travail,…;
2) aspects physiques des conditions de travail: exposition au bruit, vibrations, situations dangereuses,…;
3) sécurité: culture de sécurité, prévention des risques, règles en vigueur, formation, EPI,…;
4) santé: absences pour cause de maladie, état de santé, symptômes divers (maux de dos, insomnie, douleurs musculaires, etc.),…;
5) capacité à travailler: exigences du travail, réalisation des objectifs,…;
6) intention de rester: pension, avenir professionnel,...
Pour utiliser le questionnaire VOW/QFT, 5 documents sont à la disposition des intéressés:
1) le questionnaire lui-même, sous format pdf;
2) le mode d’emploi;
3) le fichier pour encoder les données/résultats du questionnaire, sous format excel;
4) le guide pour le traitement électronique des données, qui permet de traduire toutes les données du fichier excel dans un rapport-type;
5) et enfin, un rapport-type, qui rassemble les résultats du questionnaire et les présente sous forme de graphiques, courbes, texte… Ce rapport facilite l’interprétation des résultats et peut servir de base à la discussion.
Le questionnaire est déjà disponible et sera lancé officiellement d’ici la fin de l’année 2009. Il est téléchargeable gratuitement sur le site du SPF Emploi. Pour assurer une bonne publicité, le questionnaire sera d’abord diffusé auprès des SIPP et des SEPP. |
Pour plus d'informations sur le Fonds de l’Expérience professionnelle: http://www. fondsdelexperienceprofessionnelle.be
(1) VOW/QFT équivaut à "Vragenlijst over werkbaarheid/Questionnaire sur les facultés de travail"
(2) Les organisations d'employeurs et de travailleurs peuvent créer au sein des commissions et sous-commissions paritaires des fonds de sécurité d'existence. Ces fonds ont pour objectif, entre autres, de financer et organiser des formations professionnelles à destination des travailleurs et des jeunes, et d’assurer la sécurité et de la santé des travailleurs en général.
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